Le secret
Elle ne se lève pas tout de suite quand je l'appelle. Ce sont ses voisins qui me la désignent.
"Où on va ?" me demande-t-elle.
"Dans un box. Je vais vous examiner"
Elle se lève et me suis avec prudence. S'arrête devant un clodo allongé sur un brancard au milieu du couloir qui vocifère depuis un moment.
"Ne faites pas attention à lui, il ne vous fera pas de mal". Je l'encourage gentiment à me suivre. Elle a l'air apeurée, me fait penser à une enfant.
Arrivée devant le box, elle s'arrête.
"Ah non, je ne rentre pas là-dedans !" elle jette un regard affolé à l'intérieur du box dont la lumière blesse les yeux, à cette heure de la nuit.
"Mais pourquoi ?"
"Non, je ne rentrerai pas là dedans, non non non". Nouveau coup d'oeil affolé, sur le brancard cette fois. "Et je ne m'allongerai pas, non non non"
A force de câjoleries je finis par réussir à la faire entrer. Elle s'assoit sur une chaise, agrippée à son sac.
Elle me dit qu'elle est là pour rassurer son fils, inquiet pour elle suite à une chute il y a quelques temps - chute qu'elle me raconte avec force détails - elle-même ne se plaignant de rien.
Une fois l'interrogatoire commencé, elle se relâche, et accepte finalement de s'installer sur le brancard où je peux l'examiner tranquillement.
"Ecoutez, elle me dit alors que je tape mon observation sur le pc, je vais vous dire un secret.
J'ai commencé à voir mon psychiatre, le Dr M., peu après la mort de mon petit-fils.
A l'époque, la femme de mon fils, Liliane, fumait beaucoup, même pendant sa grossesse - même sur le point d'accoucher elle continuait de fumer comme un pompier. Je lui ai dis, pourtant, qu'il arriverait un malheur si elle continuait, mais elle n'écoutait pas.
Moi, je n'ai jamais fumé, pour aucune de mes grossesse, mais elle elle n'arrêtait pas, et même sur le brancard, juste avant d'accoucher elle fumait, elle fumait ...
Et puis elle a accouché. C'était un garçon, ils l'ont appelé Vivien.
J'étais là quand il est né, et dès que je pouvais j'allais le voir, et je m'en occupais quand sa mère n'en pouvait plus. Je lui ai même tricoté, vous savez, les espèces de petits chaussons, là.
Et puis 1 mois après, il est mort. D'un seul coup, la mort subite du nourrisson.
J'étais à mon travail, on me l'a dit au téléphone. J'ai dit à mon patron que je devais rentrer tout de suite, et quand il a vu ma tête il a accepté sans poser de questions.
Je l'ai vu. Personne ne voulait le toucher ou même le regarder, mais moi je l'ai fait. Je l'ai habillé, je l'ai rendu présentable, on aurait presque dit qu'il était pas mort.
Dans le couloir il y avait mon fils qui hurlait. Dans la chambre il y avait sa femme, Liliane, sa mère à elle et moi. On a pleuré, la mère de Liliane et moi, oh on a pleuré ...
Et puis je lui ai dis, à Liliane, que c'était de sa faute, que c'était parce qu'elle continuait à fumer comme pas possible pendant sa grossesse et même juste avant l'accouchement ! C'est à cause d'elle qu'il est mort !
Et j'entendais Thierry, dans le couloir, qui se tapait la tête contre les murs ..."
A ce moment, la porte du box s'ouvre : c'est ma chef qui vient aux nouvelles. Comme si une bulle venait d'éclater, je reprends conscience de l'effervescence des urgences.
Je me lève, serre brièvement la main de ma patiente - je ne me rappelle pas bien à quel moment je l'ai prise - lui adresse un sourire désolé et retourne dans l'arène.
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