Impuissance
Ca fait quelques jours que je suis aux urgences et déjà le bloc me manque. Je pense que je ne suis définitivement pas faite pour parler aux patients, même si j'aime bien les écouter je ne sais pas interroger, je n'arrive pas à poser les bonnes questions, je n'insiste pas assez et en plus la plupart du temps je comprends rien.
J'ai l'impression d'être une énorme bouse, une grosse merde qui ne mérite pas la gentillesse de mes senior et internes - qui pour le coup sont vraiment sympas et très pédagogues.
En plus, avec ma chance je tombe toujours sur les patients aux histoires incompréhensibles, sur ceux qui viennent pour rien ou ceux qui ont des problèmes dans des domaines qu'on n'a pas encore étudiés.
Autant dire que dès que j'ai vu son motif d'entrée j'ai su que j'allais encore me chier.
"Altération de l'était général" il y avait écrit comme motif. "Patiente anorexique" dans le commentaire de l'IAO. Youpi.
Déjà ça commence mal parce que je la trouve pas. Je la cherche dans la salle d'attente (le coin d'attente serait plus juste), le long des box, je la trouve pas.
C'est la chef qui, me voyant errer, me la montre d'un air agacé. Et encore une bourde ...
Je me présente, l'installe dans le box, lui demande ce qui l'amène.
"Je veux me faire hospitaliser, pour mon anorexie."
D'où la valise qu'elle se traîne, donc. D'ailleurs elle a du prévoir une grosse hospitalisation, vu la taille.
Pour être précise elle est venue aux urgences car son médecin a trouvé une PA très basse.
Après avoir éliminé une urgence je lui pose quelques questions. Comme je n'ai strictement aucune idée de ce qu'il faut demander je refais un peu son histoire.
Ses troubles alimentaires ont commencé très jeune. Elle a fait plusieurs hospitalisations, notamment en réa, a eu des hauts et des bas, est suivie par un psy.
Actuellement, son maximum c'est 4 "repas" / jour : un fruit le matin, un autre le midi, une viennoiserie à 4h (son repas le plus constant) et une autre le soir.
Cette fille, elle est à peine plus jeune que moi, un an de moins, on fait presque la même taille, et entre nous il y a plus de 30 kg de différence ...
Elle n'est pas maigre. Elle est squelettique. Elle a littéralement la peau sur les os.
J'aimerais lui demander comment elle en est arrivée là.
Elle me parle de tout ça de façon assez distante, très détachée. Elle me parle sur le même ton des conséquences de l'anorexie. On dirait que tout ça ne la concerne pas vraiment.
J'aimerai l'amener à me parler vraiment, briser la carapace dans laquelle elle se cache et qui la tient loin des autres, savoir pourquoi, pourquoi elle s'inflige ça, comprendre, enfin.
Mais comme toujours je ne sais pas comment il faut faire, encore moins ce qu'il faut faire ..
En fait c'est ce qui me dérange, d'être toujours confronté à des patients pour lesquels je ne sais rien, pour lesquels je ne peux rien faire, parce que je ne peux pas et parce que je ne sais pas ce qu'il faut faire.
Je ne peux pas régler les problèmes même les plus simples parce que je ne suis qu'externe. Pour les cas plus complexes je ne comprends pas, je ne demande pas/ne fais pas ce qu'il faut, je me plante, je vérifie tous les jours que tout ce que je sais, c'est que je sais foutrement rien.
J'ai jamais eu autant conscience de mon impuissance ...
Finalement elle sera hospitalisée dans je sais plus trop quel service. En espérant que ce soit la dernière avant longtemps ..
Image trouvée sur google image
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